Caïn

J’ai 13 ans, je m’appelle Caïn et j’ai tué mon frère. Je porte aussi le deuil de mon père qui a quitté la maison alors que j’avais à peine 5 ans. Je suis sûr que c’est de ma faute s’il a abandonné ma mère. Je vis seul avec elle à présent ; elle est toute à moi et je suis tout à elle, sauf que… Elle est mon rempart, ma lumière, la force qui me permet de marcher, et ma seule amie. Mais elle m’a appris la vérité hier et depuis j’ai mal. Je me doutais bien que quelque chose clochait dans ma vie, mais comment aurais-je pu seulement m’imaginer ? Tout petit, je parlais beaucoup avec mon frère. Il avait des cheveux blonds et bouclés, de grands yeux bleus limpides, il était doux et joyeux, et il avait le même âge que moi. Il partageait mes jeux, on se racontait des histoires, on partageait des secrets. Il n’y avait que moi qui le voyais et l’entendais. Personne d’autre ne connaissait son existence : c’était mon frère à moi, mon frère secret. Je l’appelais Abel. Comme je l’aimais ! Tout le monde s’étonnait de me voir si calme, si tranquille, si souriant. On me demandait parfois : « Mais tu ne t’ennuies pas un peu, seul avec ta maman ? Tu n’as pas envie d’aller jouer dans la cour avec les autres enfants ? » Je secouais la tête et retournais à mes jeux. J’avais de grandes conversations avec Abel. Je parlais même à haute voix dans mon bain, dans mon charabia d’enfant, ou le soir avant de dormir. On s’inventait des histoires fantastiques, des aventures terrifiantes dans lesquelles j’étais toujours son sauveur. On riait aussi beaucoup tous les deux : mon Dieu, qu’est-ce qu’on pouvait rire ! J’en avais parfois les larmes aux yeux tellement je riais. Et puis, je n’ai pas su pourquoi, il s’est fait de plus en plus distant. J’avais beau l’appeler, lui raconter les tours pendables qu’on pourrait jouer aux grands, c’est à peine s’il répondait. C’était comme s’il s’apprêtait à partir ailleurs, ou comme si, fâché, il me boudait. Et puis, il y a environ deux ou trois ans, il a complètement disparu… Maintenant, je sais, maman me l’a dit bêtement, sans réfléchir : « Tu sais, mon chéri, que j’aurais dû avoir deux garçons ? L’autre n’a pas tenu. Il devait être trop faible, ou alors tu devais être trop fort. » Puis elle a souri et m’a pris dans ses bras. Maintenant, je sais : j’ai tué mon frère Abel. Je porterai son deuil jusqu’à ma mort. Je passerai ma vie à m’en vouloir, une longue vie d’amertume et de solitude. Jamais je ne reverrai mon père non plus. Qu’aurait-il pu faire d’autre que de renier un tel monstre ? Quant à ma mère… je la déteste. ___________ Novembre 2010


08/08/2011
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